Die Sorge, ou re-Ortschafting personnalisé

Elle n’aurait jamais cru que tant de recoins dans sa demeure restaient inconnus d’elle. Alors qu’elle allait prendre n’importe quel bouquin du seul rayon qui donnait sur la rue, pour y tromper sa solitude, elle sentit comme un déclic profond se produire en elle en croyant avoir perçu au fond du miroir des traits flous qui ressemblaient à un visage. Elle regarda une nouvelle fois. S’étaient uniquement ses traits à elle, des traits qu’elle connaissait malheureusement trop pour pouvoir se tromper dessus. Les mêmes yeux profonds, les mêmes pommettes saillantes quoique doublées d’une lueur presque imperceptible, le même nez dont les narines en forme de huit laissaient voir un fond noir, le même front luisant, le tout assorti d’une chevelure qui faisait penser à un nid de cigogne. Elle prit un temps de réflexion et se rendit compte que ce qu’elle venait de voir étaient en fait ses propres traits, mais qui, selon une logique qui lui parut sur le coup incroyable, se propageaient en se reflétant hors de sa conscience, et du coup devenaient méconnaissables. Cela s’était produit comme un infime sentiment de malaise qui, en se déclenchant subitement, donnait lieu à un plaisir qui la parcourait tel un météore. Elle prit un certain temps pour réaliser enfin que seule une solitude profonde, garnie d’un relâchement total envers le brouhaha incessant de la vie, pouvait prendre cette forme de détresse totale qui se saisit d’elle à l’instant même où elle crut percevoir sur l’écran lumineux qui s’était formé devant ses yeux une silhouette d’une forme familièrement étrange. Elle se demanda presque à voix haute si elle ne s’était pas égarée en insistant à voir les choses d’un point de vue immanent ; immanent, répétait-il souvent. Son refus à voir ce que tous les autres appelaient « réalité » sans toutefois pouvoir préciser avec justesse ce qu’ils entendaient par ce mot, la mettait presque mal à l’aise. Elle faisait partie de ces gens qui ont toujours besoin des opinions d’autres personnes qui, heureuses ou malheureuses – cela n’était qu’un détail— entérinaient pour elle la sensation immédiate qui était la sienne. Le hasard avait un sens déterminant dans sa vie. Avant de saisir un roman qu’elle se promettait de lire à chaque fois que son regard se posait dessus, et, pour une raison ou une autre, ne pouvait le faire ou à cause de la fatigue ou du manque du temps ou du dégout ambiant-, elle jeta un coup d’œil sur le divan sur lequel elle s’allongeait pour écouter la voix caverneuse de son compagnon qui lui lisait le plus souvent des passages entiers de Bataille. C’est de lui précisément qu’elle tint l’habitude de tromper sa perception des choses réelles à tel point qu’elles devenaient vraies. Car, disait-il, entre le réel et le vrai se tenait une distance que seule la perception venait parcourir. Elle ne pourrait peut-être jamais recouper la lucidité avec laquelle les choses s’offraient à elle pendant qu’elle était encore jeune fille. Les rares commentaires que son compagnon glissait entre chaque séance de lecture prenaient un sens nouveau pendant son absence. C’est alors qu’elle se rappela tout à coup de cette phrase qu’il avait prononcée, affublant ses mots de ce ton faussement débile, à quoi s’ajoutaient injonctions sexuelles implicites, mais polies, suivies d’interjections faciales à peine perceptibles. Elle s’était sentie comme saisie par une douleur atroce au niveau de son orteil droit. Quand il lui dit cette phrase -elle essayait en vain de l’oublier maintenant qu’elle était là- en la fixant de son regard qui la transperçait vivement, elle fut incapable de réagir. S’il avait pu dire cela avec cette retenue presque impitoyable, c’est qu’il voulait dire autre chose que ce que les mots qu’il avait prononcés laissaient entendre. Elle ouvrit le roman et commença à le feuilleter et se demandait si elle n’était pas entrain de tromper sa conscience encore une fois en cherchant à lire un livre qu’elle connaissait presque par cœur, mais qu’elle n’avait paradoxalement jamais lu. Elle s’était laissé tomber sur le divan, presque défaite par le sentiment d’incapacité envers une simple idée. En réalité, elle était incapable de comprendre pourquoi après tant d’années cette phrase, dont elle ne s’était pourtant presque jamais rappelé auparavant, du moins autant que sa mémoire le permettait, avait surgi comme de nulle part. Cette idée provient de ma tête, se dit-elle à voix haute, comme si, en prononçant cette phrase, elle se mettait enfin d’accord avec l’idée que sa tête constituait une partie indépendante d’elle-même. Elle comprit tout d’un coup que ce qui lui permit, à lui seul, de l’accrocher sans toutefois l’importuner fut sa capacité un peu fragile et aléatoire à venir s’incruster entre son idée d’elle-même et sa tête ; entre les deux, il y avait la distance parcourue par la pensée. La pensée est essentiellement un acte réducteur, lui aurait-il dit après qu’ils fussent entrés dans son petit studio, ce même studio où elle se meurt maintenant, écrasée par la solitude.
« Les bonnes gens baisent scrupuleusement la brise en marchant », lui avait-il dit de son ton à cheval entre débilité et cajolerie. Dans un premier temps, elle fut surprise, presque choquée, mais, voyant son attitude bienveillante et son sourire presque débile, elle revit sa sensation et freina le flot de mots qui allaient sortir de sa bouche presque au même moment. Heureusement que je n’ai rien dit de méchant sur-le-champ, sinon je l’aurais blessé et peut-être perdu sur le coup. Mais bon, continua-t-elle, un peu résignée, il a fini par disparaître, ce qui ne prouve absolument rien. Elle avait souri, baissé les yeux qui s’étaient posé accidentellement sur sa tasse de café, et fait mine de boire une gorgée. En fait, elle s’automutilait secrètement. « Soit », dit-elle. «Ils ne jouissent jamais, » lui avait-elle rétorqué, surprise de sa propre audace, audace qui allait se matérialiser environ cinq minutes après leur discussion. Lassée par le passé, elle s’extirpa tant bien que mal du dedans de sa tête, et recommença à promener ses yeux sur la page sans vraiment lire. C’est à ce moment qu’une feuille glissa d’entre les pages du roman et se posa par terre devant elle. Pendant un moment, elle resta implacable, son regard faisant l’aller-retour entre la page du livre et la feuille sur le parterre. Tout en feignant de lire, elle se demandait si cette feuille était une de ces lettres anonymes que les hommes écrivaient parfois à des maîtresses fictives. Sans y avoir vraiment pensé, elle posa le livre sur le bord du divan, jeta un coup d’œil furtif sur la rue, et ramassa la feuille. Dès que son regard se fut posé sur la feuille, elle reconnut son écriture ; une écriture quasi-illisible, à laquelle elle s’était habituée à tel point qu’elle n’eut eu ultérieurement aucune difficulté à la déchiffrer. Prenant le livre pour son compagnon disparu, elle commença alors, surprise sans pouvoir toutefois fléchir devant l’idée irrésistible, à lire le contenu de la feuille à voix haute:
(On m’excusera d’abord pour ce défaut : ma mémoire capte mal les noms propres, je n’en retiens généralement que la première lettre.)
Voilà. Le souci est là, celui dont H. (Je suppose qu’on y fait allusion à un philosophe au nom bizarre, dont je me rappelle pas vraiment : High Dé Guerre, si ma mémoire auditive est bonne) a longuement parlé. Il est un Tout. Un tout dynamique et fragmentaire. Il est un tout dynamique, qui renferme la compréhension, la disposition affective et le logos. La compréhension passe par ma tête, la disposition affective par mon corps, le logos par mon écrit. Ma tête, c’est le lieu où se confondent mon être et mon étant. Mon corps, lui, m’ouvre à la fois sur le monde et m’en prive, tandis que mon écrit, produit et processus, révèle et la grammaire de mon existence, mon Etre si on veut, (sa raison et son raisonnement) et ce qui s’y cache, ce que je n’aurais jamais pu cerner si je n’avais pas en premier lieu entamé l’acte d’écrire. Toutes les composantes du souci sont là. Ils sont tous là, les maux du souci qui, tout en s’immisçant entre les articulations de mon étantité, se sont épris de mon corps comme la redondance de l’Etre. Ces maux de couleur (la peur est bien bleue, la colère rouge, l’inquiétude blanche, etc) s’attellent consciencieusement à leur besogne depuis bien longtemps. Ils défont petit à petit ce lieu portable où j’habite depuis l’éternité, c’est-à-dire depuis que je suis là, puisque le monde commence avec moi en tant qu’autoréférence. Il est portable en ce sens que je ne peux sortir sans lui ; il me traîne avec lui, je le traîne avec moi. Peut m’importe l’Etre dans son essence. N’est éternel donc que l’évanescent, ce qui ne dure que continuellement et par intermittence, puisqu’il régénère uniquement sa redondance, qui, elle, continuera à jamais. C’est que le mal par rapport au corps n’est que l’opportunité du retour qui correspondrait au rapport de l’être à l’étant, l’un fondamental, l’autre sa manifestation dans le temps. Si ontologie il y a, elle devrait prendre soin de ce lieu bivalent qu’est le corps dans l’espace, pas dans le temps. Peut-être bien. Mais là encore surgit ce petit problème : ce lieu errant qui nous accueille pour un certain temps, admet-il une conscience hors du Moi, qui en est en quelque sorte le substrat matériel ? Se souvient –t- il des temps révolus comme l’idée se souvient du concept ? (C’est l’idée qui arrache le concept au chaos mental, disait DLZ… Bon, je ne sais vraiment pas ce qu’on entend par là, mais je suppose que celui qui avait dit ça est originaire de cette commune qu’on appelle Leuze. Y aurait-il deux Leuze ?). Ou serait-il par contre un écran qui rediffuse les imperfections de l’intellect ? Le corps est une localité en déplacement perpétuel également ; il est dans ce sens un non-lieu, ou une hétérochronie selon d’autres, ou encore une hétérotopie. Le corps est à la fois compréhension, disposition affective et logos. Il est d’abord compréhension dans un double sens : il comprend un moi, mais pas seulement, puisque le Moi, en tant qu’unité (les Grecques d’H. n’avaient pas de mot pour désigner le corps, dit-on ; encore une fois, ce « h » peut rimer avec ô ! Mère, ô ! Mer, ou encore, ô ! Maire ; faites votre choix s’il vous plaît) n’est perçu qu’à travers l’Autre. Le moi, tapi dans le corps, comprend l’Autre. De plus, cet Autre peut aussi prendre la forme d’un Moi, ou au moins une certaine image de lui, celle que l’on peut par moment récupérer à travers les souvenirs. Le souvenir est un moment objectal de la mémoire, disait R. (C’est comme si on s’adressait à son cœur en lui disant : Ris, cœur !) J’espère qu’au-delà de la distinction, pertinente allais-je dire, qu’il établit entre le souvenir comme apparaissant, c’est-à-dire une sorte de pathos d’un côté, et le souvenir comme objet d’une quête ordinairement dénommée rappel ou recollection, qu’au-delà de cette distinction, il comprenait ce qu’il écrivait. Pour moi, le « qui », le « quoi », et le « comment » ne font qu’un : une étantité en perpétuel mouvement dans l’espace. C’est le corps qu’on emporte avec nous, qui nous emporte, qui périt quand on meurt, qui languit qu’on on se meurt, qui sert de dépositoire pour les idées qui s’accumulent en nous ; c’est lui, et rien d’autre, qui englobe les trois tranches du questionnement de « Ris, cœur ! ». Le corps est donc forcément une hétérotopie, hétérotopie où viendraient s’imbriquer les débuts précoces et le devenir permanent, c’est-à-dire les débuts et ses redondances. Le bateau, hétérotopie exclusive de l’occident selon F. (fou coup, fou cou, ou fou coût !), serait à la fois l’accomplissement d’un jeu existentiel et son substrat. Le rêve, un lieu sans lieu, une vision sans matérialité, là où le je guette le moi, surgit de cette coquille caverneuse—le corps—comme un éclair, un éclair paradoxalement lent, qu’on prendra peut-être des heures à raconter. En tant qu’utopie à la fois ouverte et fermé, opaque et poreuse, cette coquille est-elle une topie impitoyable qui colle au Moi ? Une prison mobile qu’on se doit de purifier ? Ma localité, ce corps que je traîne, est certes mon repère, le monde entier s’y incline en quelque sorte. Par rapport à mon corps, le monde extérieur est une scène. Il n’est de droite que ma droite. C’est par rapport à moi -cette localité itinérante—, que le monde s’ouvre et se ferme. Je m’endors est voilà que le monde est ailleurs, fermé, clos, mais pas totalement. Il me reste le rêve où je retrouve le lieu-sans-lieu, l’étendue de mon étantité rétrécie, ramassée et tapie dans les plis infimes d’une partie de mon système nerveux. Et voilà que le monde s’ouvre de nouveau à moi au moment de mon réveil. Mon étantité, qui n’est pas pour autant mon identité puisque la première se manifeste à travers le passage du temps et la diversité de l’espace tandis que la seconde s’invente au détriment de la première, n’est qu’un effet flou de la double opération interactive entre ma disposition affective et mon logos. On est d’abord nourrisson, puis bébé, enfant et ainsi de suite. Au moment où le souci se manifeste, c’est-à-dire au moment même où j’écris, je ne peux récupérer que des images sensorielles ou verbales qu’un moi aurait captées à mon insu. On est le spectateur de soi-même, donc.
Quand elle eut fini de lire, elle plissa longuement les yeux, jeta un coup d’œil désabusé sur le canapé rouge, regarda longuement le bouquin qu’elle avait à la main, et soupira. Il n’était plus là. Elle ne se reconnaissait plus.
Khalid Elaref

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